• Erick

« Rouge », la chanson révolutionnaire

Mis à jour : mars 29





Série d'anecdotes vécues



1993, UNE ANNÉE MÉMORABLE. Suite..


Une semaine après notre aventure aquatique au studio de la Blaque, nous voici arrivant à Moscou pour l’enregistrement du chœur de l’ex armée rouge devant figurer sur la chanson « Rouge » de l’album éponyme.


C’est une première pour tous et on est très excités à l’idée d’approcher « l’âme russe ».

Font partie du voyage Jean-Jacques, Michael et Carole bien sûr, le trio Fredericks Goldman Jones, ainsi que l’équipe technique, Andy Scott et moi-même, la prod, Robert Goldman et Alexis Grobois, et pour finir le photographe Claude Gassian.


Une pluie glaciale nous accueille, avec un ciel d’octobre qui va bien avec l’ambiance je trouve.


Le chauffeur du taxi nous fait passer devant un immeuble imposant, à l’allure très soviétique, dont il nous dit qu’il est le bâtiment le plus haut du monde. Devant notre regard suspicieux, le bâtiment n’est même pas une tour à proprement parler, il explique que du haut du toit on peut voir la Sibérie.

Humour russe pour dire que l’on vient de croiser le siège de l’ex KGB (Komitet gossoudarstvennoï bezopasnosti) devenu FSB depuis seulement 2 ans à l’époque.


L’hôtel est assez luxueux, situé entre le théâtre du Bolchoï et la place Rouge.

Détail surprenant, le premier acte que fait la direction de l’hôtel, une fois installés, c’est nous coller des gardes du corps, armés, pour chacun de nos déplacements à l’extérieur, ainsi qu’une adorable interprète blonde.

On est tous chauds pour l’interprète, moins pour les gardes.



Mais il faut faire une parenthèse et se rappeler le contexte historique de l’époque.


Pour faire court, l’URSS s’effondre officiellement le jour de Noël 1991, suite à la proclamation d’indépendance de 14 des 15 républiques socialistes durant les 2 années écoulées.

Boris Eltsine est élu président de la Russie dans la foulée. Son idée, c’est de passer rapidement à l’économie de marché. Il appellera cela “la thérapie de choc”.

Ça sera un choc effectivement.

Positif pour la jeunesse, plutôt éduquée et citadine, pleine d’entrain pour entreprendre et s’enrichir.

Mortel par contre pour le reste des gens, habitués depuis 70 ans à ce que l’état les prennent en charge.

Il faut en 1993, 1247 roubles pour faire 1 dollar. (73 aujourd’hui) 2600% d’inflation.

Les retraités se retrouvent avec une pension de 15 dollars par mois.

Les Nike et Vuitton commencent à fleurir sur les étagères des magasins privés, mais personne ne peut se les payer.


Tout va trop vite.


Alors ça gronde. Une nostalgie de l’époque soviétique prend de l’ampleur, attisée par des anciens généraux et parlementaires communistes, rejoints par des séparatistes moldaves et aventuriers belliqueux de toute sorte.

Mais surtout, la constitution russe, héritée de l’époque communiste, laisse peu de latitude au président, qui veut augmenter son pouvoir, pour faire passer ses réformes.


Eltsine organisera un référendum pour changer la constitution, qui sera aussitôt annulé par le congrès des députés du peuple (l’équivalent de notre assemblée nationale) tenu par une majorité de partisans nostalgiques de la faucille et du marteau et qui siègent dans un endroit appelé “la Maison Blanche “.







Mais tout ça, nous on s’en fout un peu, on est venu faire de la musique et un peu de tourisme.

L’insécurité promise par l’hôtel nous paraît tout à fait conforme à ce qu’on a chez nous.

Notre première sortie sera d’aller voir la place Rouge et le Kremlin bien sûr.



Tout au plus on remarquera quelques bus délabrés, tenus par des gardes armés, qui servent de bureau de change dans la rue.

La population paraît insouciante et normale, comme n’importe quelle capitale de l’Ouest.




Seule la grande galerie marchande qui borde la place rouge, magasin d’État à l’époque, nous interpelle par la pauvreté des marchandises en rayon. Rien à voir avec les Galeries Lafayettes.







Le lendemain matin, samedi 2 octobre 1993, nous partons pour la répétition avec le chef d’orchestre et la troupe des chanteurs. Il s’agit de bien vérifier la conformité des partitions que j’ai fournies et de faire connaissance avec toute l’équipe.




L’enregistrement est prévu pour le dimanche matin au studio d’État de la radio de Moscou.

Tout se passe bien, les gens sont adorables et nous avons quartier libre l’après-midi pour aller balader dans les rues.



Nous choisissons un vieux marché aux puces pour se mêler à la population, glaner quelques souvenirs de l’ère communiste et faire quelques photos.

Contre l’avis de nos gardes du corps un peu nerveux.








Il faut dire que l’histoire nous rattrape.


Suite au refus du parlement de ratifier le référendum, Boris Eltsine dissout l’assemblée, qui répond en le déclarant lui-même illégitime et nomme à sa place le général Ruskoï, communiste ancien héros de guerre comme nouveau chef de gouvernement.

Gouvernement qui s’installe dans la fameuse Maison-Blanche en camp retranché en attendant de pouvoir déloger l’ennemi du Kremlin.



Ça c’était 10 jours avant qu’on arrive.


Aujourd’hui quelques barricades commencent à surgir, ça et là, de la part d’insurgés surexcités.

Chez nous on appellerait ça une insurrection, voire un début de guerre civile. Mais la majorité des moscovites font comme si de rien n’était.

Lassitude et désintérêt pour la chose.


C’est pour ça aussi que l’on ne se rend compte de rien.


Arrive le jour de l’enregistrement. Le dimanche 3 octobre. A la radio d’état.


Un immense bâtiment froid et austère cache un gigantesque studio taillé pour accueillir des orchestres symphoniques, avec un équipement vieillot mais en parfait état de marche.


Les chœurs de l’ex armée rouge entrent en scène. Des retraités pour la plupart, habillés de leur uniforme traditionnel. Éminemment sympathiques, ils offriront à chacun une casquette militaire CCCP comme souvenir, que j’ai toujours dans mon placard. Et beaucoup d’émotion quand ils commenceront à chanter.


La séance se passe bien. Seul problème, ils sont 40 et il n’y a pas assez de casque audio pour tout le monde. Seul le chef d’orchestre et les chefs de pupitre aurons le Playback dans les oreilles.

Il en résultera un léger detuning général tout le long de la chanson. Comme à chaque fois qu’on enregistre une chorale. Au bout d’un certain temps la tonalité se met à baisser. C’est un phénomène physique et il faudra rattraper ça au mixage.



Pendant ce temps ça ne chôme pas dehors. Les insurgés, galvanisés par les ordres de la Maison-Blanche, prennent la mairie et commencent à s’attaquer à la tour de télévision nationale qu’ils veulent occuper.



La différence avec nos gilets jaunes d’aujourd’hui, c’est que eux sont sur-armés. Et menés par d’anciens militaires supra nationalistes en guise de black blocs.


Les policiers Omon, forces anti-émeutes hésiteront avant d’employer la force sur leurs congénères. Ça leur sera fatal. La télé tombe au mains des insurgés. Bilan entre 20 et 60 morts selon les sources.


Le nouveau gouvernement autoproclamé décide d’ouvrir les portes secrètes du labyrinthe colossal qu’est la Maison Blanche et laisse entrer au moins 600 hommes armés acquis à la cause. Rejoints bientôt par toute une cour des miracles. Anciens bolchéviques, retraitées s’accrochant au portrait de Staline, vétérans dAfghanistan, etc.

Tous les laissés pour compte, victimes de ne pouvoir s’adapter au nouveau monde.


Mais de manifestants, ils sont maintenant passés au statut de putschistes.

Eltsine envoie l’armée avec des chars encercler la Maison Blanche.


Dans les autres quartiers la vie continue normalement. Le Mac Do est ouvert.


Mais on est maintenant au courant de ce qu’il arrive.


Après le repas du soir, Jean-Jacques me propose de fausser compagnie à nos gardes du corps et d’aller voir de plus près de ce qui se passe là-bas. L’hôtel n’est qu’à 30 minutes à pied de la Maison-Blanche et c’est notre dernier soir sur place.


L’idée est de s’approcher et de parler avec les journalistes de la télé française pour avoir des infos fraîches.

Arrivés à proximité, on sera tout de suite refoulés par les militaires en faction. On rentrera bredouilles à l’hôtel.






Le lendemain est un jour de beau soleil. Le 4 octobre 1993.

Nous prenons l’avion en fin de matinée.

C’est arrivés à Roissy que l’on apprendra la nouvelle.


Eltsine a donné l’ordre à l’armée de tirer. Il attendait l’aval des pays occidentaux. Qui applaudiront la décision.



Le reste n’est que de l’histoire.

La Maison-Blanche est en feu. 187 morts et 435 blessés officiels, plus de 2000 morts selon d’autres sources.

Le plus grand événement sanglant dans les rues de Moscou depuis la révolution d’octobre en 1917.


À quelques heures près on était dedans.


Eltsine aura son référendum et les chefs insurgés seront amnistiés l’année d’après par la DOUMA, la nouvelle assemblée.


Mais la chanson « Rouge » a pris un sens encore plus fort depuis ce jour là.

Enregistrée une semaine avant, c’eût été banal. Une semaine après, opportuniste.


Les derniers soubresauts d’un monde, vécu presque en direct.













Jean-Jacques, prémonitoire ?

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