• Erick

Autopsie de la chanson "engagée".



Alors, j'enfile mon costume de médecin, et je vais vous parler de la chanson "engagée".

Autopsie d'un chanson "engagée".

Il y a 3 mots importants dans cette phrase :

Chanson.

Bon tout le monde sait ce que c'est.

Autopsie.

J'aurais pu dire analyse ou décorticage, J'ai choisi ce mot précisément, parce que ça s'accorde avec mon costume, et que le pronostic vital de ce type de chanson me parait engagé, justement.

Engagée.

On va commencer par celui-là.


Définition.


Si je m'engage sur l'autoroute avec ma voiture, je suis un automobiliste engagé.

Avec ce genre d'acte, je ne vais pas révolutionner la planète, probablement, je m'engage juste à suivre un chemin tracé par d'autres, sans le prendre à contresens. C'est un engagement soft mais réel.

Dans le cas d'une musique engagée, on parle d'engagement qui va plutôt en résistance au sens commun établi. Une espèce d'héroïsme verbal qui serait sensé faire bouger les lignes.

D'abord, mettons les point sur les i.


La musique engagée, ça n'existe pas.


La musique est l'art de combiner des sons. C'est sa définition.

Utilisée dès l'origine de la création pour relier son âme au divin, elle est un vecteur d'émotion.

Toutes sortes d'émotions sont amplifiées avec la musique. Les plus nobles et les plus tribales.

A partir du moment où les hommes, dans leur infinie sagesse, ont commencé à se disputer sur leur définition du Divin, et à trouver que leur divin était mieux que celui du voisin, leur PAROLE est devenue politique, et ils n’ont rien trouvé de mieux que l’amplifier avec de la musique.

Mais la musique elle-même, n’engage à rien.


La preuve ?



Quand on écoute Bob Marley ou Kassav, le premier réflexe est d’avoir envie de danser et de faire la fête, alors que les textes prônent plutôt la lutte et la revendication



.

La chanson « Alors on danse » de Stromae passe en boîte de nuit, alors que le texte est une invitation à se jeter sur la voie ferrée.



Si vous chantez une berceuse à un bébé, avec les paroles de Mein Kampf, il s’endormira paisiblement.





Il y a une raison à ça :

c’est que le pouvoir émotionnel de la musique est bien plus fort qu’un message parlé.



La musique atteint les zones du plaisir dans le cerveau sans avoir besoin d’apprentissage, alors que le texte nécessite, lui, un process de décryptage et de réflexion.

Il est plus facile de pleurer, pour le commun des mortels, sur l’adagio d’Albinoni, que sur un poème de Verlaine, qui nécessite, lui, une éducation à la poésie.

Imaginez l’inverse.



Essayez d’apprendre le coréen en écoutant Britney Spears. C’est compliqué.

De la même manière, si un ami vous annonce la mort de sa mère, vous coupez la musique de fond que vous écoutez pour se concentrer sur la conversation.


Le pouvoir d’attraction de la musique est incroyablement puissant.

Les militaires l’ont bien compris depuis la nuit des temps, en envoyant les gamins se faire hacher menu dans la bagarre, en chantant des chansons pour se donner du courage.


L’autre preuve, si besoin est, c’est qu’avec la mondialisation, on a la possibilité d’écouter des chansons de toute origine, de les apprécier, de les chanter, rire et pleurer dessus, danser ou se donner de la pêche, alors qu’on ne comprend pas un traître mot de ce que ça raconte.


Et on trouve des groupes, rap, rock, etc, avec un look et des allures assimilées militantes, qui chantent des textes super super superficiels.

La musique amplifie les émotions.

Et ceux qui ont des choses à dire, ont bien compris l’avantage de le faire passer en musique.

Si la musique n’engage à rien, c’est donc le texte qui détermine l’engagement.


Ok


Mais de quel "engagement" parle-t’on ?


Un gamin de 17 ans qui s’engage dans la résistance, je comprends.

Une jeune fille qui s’engage dans un monastère, je comprends.

Mère Théresa auprès des orphelins, médecins sans frontières, des hommes et femmes qui s’engagent pour défendre leur terre, même un maire élu qui s’engage auprès de ses administrés, je comprends.

Il y a un acte derrière l’engagement. Et des conséquences en cas d’échec ou de réussite d’ailleurs.


Mais une chanson ?


Puisqu’il n’y a pas d’action ni de conséquences à écouter une chanson, ou même à l'écrire (sous nos latitudes), je trouve que le mot chanson « engagée » est usurpé, voire malhonnête envers ceux qui vivent (ou meurent) pleinement leur engagement.

C’est tout au plus un argument marketing pour différencier les chansons de divertissement avec celles sensées nous faire réfléchir un peu.


Ou alors, que doit-on réellement entendre par chanson engagée ?


Une chanson dite "engagée" remplit certains critères bien définis...

En anglais , le mot est plus précis. On dit : "protest song".


Donc, on entend le mot engagé comme une protestation.

Une dénonciation des dysfonctionnements de la société, quel que soit le domaine. Amour, économie, sécurité, sociologie, planète, etc.

Généralement contre un ordre ou une bien pensance établie.

Avec des ennemis bien identifiés.

Les politiques, la police, les riches, les cons, les mangeurs de viande, les végétariens, les consommateurs, les racistes, la guerre, les nains de jardin, les vélos électriques, la pollution, le charbon, le nucléaire, les éoliennes, la soupe au pistou, l'industrie pharmaceutique, les gafa, les homophobes, le gruyère rapé, etc.


Cette délation musicale ne naît pas toujours de la même manière.


On peut distinguer 2 cas de figures.


1. C'est souvent une réaction.


Un chanteur lambda, qui d'habitude chante des chansons d'amour ou d'amitié, réagit soudainement à un fait de société, ou un évènement marquant de sa vie privée Il décide de mettre son émotion dans une chanson.

C'est important pour lui ou elle, à ce moment, de passer un message à travers son écriture.

Mais de manière purement émotionnelle, la musique l'aidant beaucoup, avec finalement le secret espoir que cette prise de conscience fera réagir son auditoire.


Mais il s'engage à quoi exactement ? Et quel est l'impact réel sur l'auditeur ?

Ecrire un texte contre la guerre, pour la paix, n'a jamais empêché 2 belligérants de se faire frire le popotin à coup de lance-flammes.

Les casques bleus sont plus efficaces probablement.

Ecrire un texte sur le problème de la faim dans le monde, n'empêche pas les gentils africains de sucer les clous dans le grenier. Leur donner du riz est probablement plus efficace aussi dans un premier temps.


En gros, c’est plus facile de faire des phrases que des actes.



Georges Brassens l’avait bien compris quand il a écrit sa chanson “Tant qu’il y a des Pyrénées “ (sous entendu, les Pyrénées entre moi et le général Franco, que je conspue) ou même “mourir pour des idées “ (mourir, mais lentement)




2. Le deuxième cas de figure est l’artiste qui fait de la protest song son fond de commerce.


Il est “contre”.


“C’est quoi ton style de musique ?“

"Je suis contre."

Il est généralement politiquement dans l’opposition.

Je suis dans l’opposition. Dites-moi quel est votre programme, que je m’y oppose.


C’est très souvent quelqu’un de sensibilisé par son vécu, son origine ou son éducation, à la cause sociale et politique AVANT d’être sensibilisé à la musique.

La musique est juste un vecteur, un moyen de passer les messages qu’il estime importants.

C’est le rap des cités, par excellence, mais aussi le punk, la chanson dite “rive gauche”, et nombres d’artistes qui hantent les MJC et théâtres subventionnés, avec un public réduit mais relativement fidèle.


Encore une fois, de quel engagement parle t-on ?

On proteste certes, mais on convainc qui ?


Les déjà convaincus.


On rallie des auditeurs déjà acquis à la cause.

Je n’ai jamais entendu parler d’un sympathisant de l’extrême droite rallier la gauche après avoir écouté une chanson de Renaud.

Ou un raciste le devenir moins après une chanson de Yannick Noah ou de Booba.

Ce ne sont pas les hippies qui ont stoppé la guerre du Vietnam.

La chanson engagée n’est donc qu’un catalyseur d’émotions pour un public déjà engagé lui-même dans la même direction que le propos de l’artiste.


Du coup, vu de l’extérieur, cet engagement verbal peut être perçu comme risible, opportuniste voire hypocrite et sujet à la critique de tout bord.

Les inconnus en ont fait une parodie délicieuse.




Parce que le danger principal d’un artiste qui fait des chansons engagées,


c’est la gentrification.


De même que l’église catholique a eu du mal à convaincre les fidèles à garder une vie simple et frugale à mesure que s’agrandissaient les dorures et le ventre des évêques par l’afflux des dons, il est difficile de prôner la révolution à Sarcelles quand on habite le 16ème ou Miami.


C’est tout le paradoxe :


dire du mal des riches dans une chanson, de manière talentueuse, peut apporter beaucoup de notoriété et donc d’argent, qui, malgré les nobles intentions de départ de l’artiste, sera utilisé pour améliorer son confort, et pas reversé aux bonnes œuvres.


N’est pas Thérèse de Lisieux qui veut.


Notez par ailleurs que ce n'est pas plus incongru qu'un ouvrier militant qui lutte toute la semaine contre le cac 40, et qui va jouer au loto le week-end. (Ce qui revient en gros à rêver au confort des riches que l’on conspue, mais sans avoir à travailler)


Mais se pose quand même le problème de la légitimité de l’artiste vis-à-vis des fans de la première heure.


N’oubliez pas que souvent, le moteur principal de l’artiste c’est L’Ego.

Être vu , être aimé. Par le plus grand nombre.

Et on va retrouver ces pourfendeurs d’injustices aux émissions de télé de deuxième partie de soirée pour le frisson intellectuel, les mêmes pouvant aussi se retrouver dans des concerts privés pour la fille d’un émir lointain moyennant un chèque à six chiffres.


Parce que rien n’a changé à ce niveau depuis le moyen-âge. Les puissants invitent à leur

cour les ménestrels, les troubadours et les trouvères, et les laissent déclamer leur impertinence, jusqu’à un certain point.

Donc l’embourgeoisement, c’est embêtant.



Mais c’est inévitable.


Oui, mais je vous vois venir :

Vous allez me dire qu’il y a des tas d’artistes qui ont fait beaucoup pour des causes diverses et variées.

Le band aid pour l’Ethiopie, concerts contre le sida, la déforestation, le racisme, le telethon, les restos du cœur, etc.


Et moi je vous réponds :


Ne confondez pas une chanson engagée et un artiste engagé !


Un artiste, quel que soit son métier d'ailleurs, chanteur, acteur, peintre, sportif, utilise sa NOTORIÉTÉ pour entraîner avec lui ses sympathisants vers une cause à défendre qu’il estime juste.

Le deal est simple : je vous donne du plaisir en chantant mes chansons d’amour et le prix du billet est reversé à une cause utile.

Le choix des organisateurs d’événements solidaires ne se fait pas par la teneur des textes des chansons, mais bien par le niveau de popularité de la personne.

Je ne chante pas spécifiquement des chansons « engagées ».


Pour la récolte de fonds pour votre assoc de quartier, vous préférez avoir Raoul Duchemin, chanteur à texte pour les meetings de Force Ouvrière, ou Zinedine Zidane, qui est probablement un chanteur en carton par ailleurs ?


C'est la notoriété et l'image qui comptent, pas le contenu de ce que l'on chante.

Et si une chanson collective a un texte engagé, c'est la force du collectif qui fait l'engagement, plus que le texte lui-même.

Si la chanson des restos du coeur parlait plus généralement d'amour ou d'amitié, elle serait tout aussi efficace probablement.


Evidemment si elle parlait de la recette de la pâte à crêpes, on pourrait quand même se poser des questions sur son efficacité fédératrice, à part pour les bretons.



Ce que je veux souligner, c'est qu'il est à mon avis tout à fait légitime de chanter un peu ce qu'on veut, fort heureusement, mais que certaines prises de position, surtout si elles sont appuyées par une pose, une attitude, et un discours militant, laissent entrevoir la faille d'un discours souvent convenu, court par le format chanson, donc superficiel, et donc critiquable, quand bien même il serait écrit avec de belles rimes.


Et les artistes sont de grands enfants en général.

Devenus VIP, si on leur pose des questions, ils se sentent obligés de répondre. Même s'ils n'ont aucune légitimité pour parler.


Les voilà d'un coup experts en médecine, en écologie, en sociologie, en foot, en politique bien sûr. On les invite partout sur les plateaux, et ils y vont !


Enfin, pas tous...


Même à l’époque hippie où les artistes militaient contre la guerre du Vietnam, et proposaient un autre mode de vie, ils ne faisaient que reprendre les thèmes des idéologues en vogue.


Le public qui adhérait à la cause avait lu Kerouac, Ginsberg et consorts, et ils ont tous fini actionnaires chez Apple .





Quel impact a le chanteur ou la chanteuse engagée réellement ?


Il est juste un relais de la pensée actuelle, il ne bouleverse rien.


Un artiste raconte des histoires. Au mieux, il sait faire comme la plupart des politiques, il dénonce.

Une injustice, un mode de vie, un faux espoir, etc. Il décrie ce qu’il voit, ce qu’il ressent, mais n’apporte aucune solution concrète, applicable, par sa musique, comme pourraient le faire certains politiques, chercheurs, mécènes ou activistes ONG.


Il parle et ne convainc personne, il rameute juste autour de lui des gens qui pensent déjà la même chose. Il RASSEMBLE. C’est peut-être ça, sa fonction première.


La fonction d’un artiste est de divertir, en premier lieu, de rassembler ensuite autour de valeurs, assez traditionnelles de bienveillance, des gens déjà sensibilisés à ça.


A l'époque des réseaux sociaux, où tous les gens qui n'ont rien à dire et rien à proposer ont fortement envie de le faire savoir aux autres, puisque c'est possible et gratuit,

la chanson engagée est de plus en plus suspecte, et par ricochet, l'artiste qui la chante...


Parce que la bave de crapaud, anonyme, est à la mode ces temps-ci.


Tout le monde peut s'improviser juge, bourreau, critique, sélectionneur, penseur, blagueur,

et distiller sa bonne parole.


C'est d'ailleurs ce que je suis en train de faire en ce moment même...


Du coup, un artiste est scruté dans sa vie privée pour analyser ses actes, et reçoit l’approbation si ses « actes » sont conformes à ses dires.


"Tu es ce que tu fais".


Ce qui pose entre parenthèses la question de l’exigence du public sur la « probité » exemplaire que devrait avoir un chanteur, personnage public. Alors qu’il n’est juste qu’un autre être humain. Pas un héros.

On a vu la dérive avec Bertrand Cantat, Polanski, Paul MacCarthy et l'art contemporain en général, etc.


Ce n’est plus l’époque où « je n’aime pas, je ne vais pas voir », maintenant c’est « je n’aime pas, je ne vais pas voir et je veux que personne d’autre n'aille voir ».


Notons en chemin l’exigence à géométrie variable du public français, prompt à dénoncer les sectes par exemple, mais se ruant sur les films de Tom Cruise, parce que ce sont des bons divertissements, alors qu’il est par ailleurs engagé avec la Scientologie.


C’est comme ça.


Mais pour revenir au sujet :

Alors quel impact a le chanteur engagé ?


Un impact affectif, oui. Un symbole d’une période de vie, en général l’adolescence, oui. Un impact politique durable, je ne crois pas.


J’ai travaillé avec de grandes gueules dans ce métier, que j’aime beaucoup par ailleurs.

Mais qui ont pris cher, à un moment donné de leur carrière, le fait de donner un avis ou prendre position, en chanson ou pas, sur un sujet qui dépassait le cadre strict de leur fonction de chanteur. Avis ou position qui leur étaient demandés par les médias généralement, ou qui étaient une réaction citoyenne face à un événement émotionnel.

Je pense à Noah, Pagny, Bruel, Sardou, Hallyday, Le Forestier, Renaud, etc.


Et c’est là que je reparle d’autopsie de la chanson engagée.